À
PROPOS D’
AUCUN ET DE CHACUN
Je
suis frappé de l’étonnante diversité des questions posées par des
lecteurs et lectrices, intéressés aussi bien par ce qui touche à la
grammaire que par ce qui concerne le vocabulaire. Ainsi quelqu’un s’étonne
de trouver très souvent dans la presse deux expressions dont la forme
le surprend et le déconcerte : tout un chacun et d’aucuns.
Si
aujourd’hui «chacun » n’est utilisé que comme pronom, il est intéressant
de savoir que jusqu’au XVIIe siècle, il était couramment employé
comme adjectif (on trouve par exemple «chacune sœur » dans une
fable de La Fontaine ». Cet usage fut condamné par les
grammairiens, et le rôle d’adjectif fut dès lors dévolu à «chaque »,
dérivé de «chacun »
sur le modèle de «quelque »
et «quelqu’un ».
Mais il existe une expression très ancienne dans laquelle «chacun »
remplit en fait fonction de nom puisqu’il est précédé d’un
article : C’est précisément «tout
un chacun », curieusement considéré tantôt comme familier,
tantôt comme recherché !
Quant
à l’expression «d’aucuns », elle nous rappelle que le pronom «aucun »
était d’abord synonyme de «quelqu’un »
et que cette valeur positive s’est maintenue au pluriel dans une ou
deux locutions, dont seule subsiste celle qui nous occupe ici. «D’aucuns »
signifie «certaines personnes » et ne s’emploie plus guère que
comme sujet : si d’aucuns l’admirent, d’autres le méprisent.
©
Daniel
Burnand
2001
-I,
-IS OU –IT ?
Rapprochons
deux phrases relevées le même jour dans la presse et qui comportent le
même type d’erreur. La première est tirée de l’interview d’un
grand photographe qui se présentait comme «un reporter qui saisi
(sic !) son sujet dans l’instant ». La deuxième figurait
dans le compte rendu d’un spectacle pour enfants, au cours duquel «les
petits ont beaucoup rit » (sic !). Dans chacune de ces phrases, on a buté
sur une forme verbale en i et,
curieusement, la première (saisi) a été amputée d’un t final pourtant indispensable, alors qu’on en a doté la deuxième
(rit) qui n’en avait vraiment nul besoin ! Tentons de dissiper
certaines hésitations d’ordre orthographique qui peuvent surgir face
aux formes verbales terminées par le son i.
Les trois 1ères personnes du singulier du présent et du passé simple
ne devraient guère poser de problème, puisqu’on retrouve toujours
les mêmes terminaisons –is, -is,
-it. Le cas des différents participes passés est plus délicat :
tentons donc, pour y voir clair, de les classer en trois catégories.
Il
y a d’abord les participes passés
en –is, qui regroupent les verbes «mettre » et «prendre »
(avec leurs composés) + «asseoir »
et les composés de «quérir ». Il y a ensuite ceux en –it qui regroupent les verbes «dire »
et «écrire » (avec
leurs composés) + «confire »
et les quelques 20 verbes en «-uire »,
à l’exception de «luire » et «nuire », qui font «i ».
Pour tous les autres verbes concernés (il y en a plusieurs centaines !),
le son «i » qui caractérise leur participe passé correspond
simplement à la voyelle –i
(fini, senti, cueilli, souri, saisi, etc.).
© Daniel Burnand
2001
MARQUER
LE «PAS »…OU PAS ?
Légitime
et intéressante question que celle d’une Veveysanne d’origine américaine.
Constatant que parfois, dans la locution négative ne…pas,
le «pas » disparaît, elle m’écrit : « Est-il
correct de dire : «Je ne saurais vous renseigner ? ».
Ne devrait-on pas dire «Je ne saurais pas
vous renseigner » ?
Effectivement,
la négation s’exprime le plus souvent par les deux mots ne…pas, mais il arrive que l’un des deux manque, et ce, pour des
raisons très différentes. Dans le langage parlé, c’est le ne qu’on laisse très souvent tomber par simple négligence :
je fume pas, cours pas si vite ! Tu veux ou tu veux pas ? etc.
La disparition du «pas » est beaucoup plus rare et procède plutôt
d’un souci d’élégance. Les verbes avec lesquels on trouve cette
omission volontaire du «pas » sont en fait au nombre de quatre :
cesser (il ne cesse de nous le rappeler), oser (on n’ose y croire) et surtout pouvoir (je ne puis accepter, les résultats ne peuvent être
communiqués, un enfant ne peut saisir cette différence) et savoir (je ne sais lequel des deux ment, on ne saurait mieux dire,
je ne saurais l’affirmer, un je ne sais quoi). Dans chacun de ces
exemples, il serait parfaitement possible de rétablir le «pas »,
mais la phrase ainsi complétée n’y gagnerait vraiment rien.
Pour
être complet, il est nécessaire de relever l’existence d’une bonne
demi-douzaine d’expressions toutes faites dans lesquelles l’omission
du «pas » est exceptionnellement obligatoire. Citons «qu’à
cela ne tienne », «ne vous (en) déplaise », «n’aie
crainte « ou «si je ne m’abuse ».
© Daniel Burnand 2001
DÉCROCHER
SANS EN AVOIR L’R !
Un
grand quotidien relatait l’autre jour le déroulement particulièrement
houleux d’un débat politique qui, retransmis de Rome par la Télévision
italienne, avait bien failli dégénérer en pugilat !
Participait à la controverse la propre petite-fille du Duce, à
propos de laquelle on nous rapportait qu’ «assise, elle avait
tenté de décrocher un
coup de pied dans les tibias du ministre »(!)
L’usage
du verbe «décrocher » relève probablement d’un simple «lapsus
calami », à moins qu’il ne s’agisse d’une banale et bien
excusable faute de frappe. Quoi qu’il en soit, c’est évidemment
au verbe décocher que
voulait recourir le journaliste. Et ce verbe mérite un petit
commentaire. A l’origine, «décocher »
ne pouvait guère s’appliquer qu’à une flèche ou à quelque
projectile du même genre. En effet, le mot féminin «coche »,
d’où est tiré le verbe «décocher »,
désignait l’entaille pratiquée à l’extrémité arrière d’une
flèche pour la maintenir sur la corde de l’arc au moment du tir.
Aujourd’hui, le verbe «décocher »,
à peu près synonyme de «lancer », s’utilise le plus
souvent au sens figuré : on décoche par exemple une remarque
ironique ou cinglante, un regard vif ou une œillade assassine.
©
Daniel Burnand
2001